jeudi 10 octobre 2013

"Cybersexism" - Livre de Laurie Penny

Voici une critique réalisée par l'auteur du blog Lenin's Tomb à propos du livre de la journaliste féministe anglaise Laurie Penny. Le livre, qui n'existe actuellement qu'en Anglais, soulève l'importante question d'Internet comme lieu de construction sociale et de la façon dont celui-ci reproduira (ou ne reproduira pas) les travers sexistes de la société qui l'entoure. Une question essentielle, qui me touche aussi en tant que bloggeuse; la structure d'internet est encore en phase d'évolution, quelle place les féministes doivent-elles y prendre ? rr2012



Je viens de terminer la lecture du livre « Cybersexism » par Laurie Penny. C’est un court et passionné hommage écrit à Internet, à ces nombreux mondes vivants, à ses espaces heterotopiques (ndt : localisation physique de l'utopie), à ses intensités libidinales, à ses timidités, à se fans de fictions érotiques, à ses communautés libertines, geeks et nerds. Le livre insiste sur le fait qu’Internet est réel. Ce n’est pas un jeu ; ce ne sont pas que des mots. C’est un « espace public, un espace réel ; c’est de plus en plus l’endroit où nous interagissons socialement, où nous réalisons notre travail, où nous organisons nos vies et où nous nous engageons politiquement ». « C’est l’endroit où nous vivons, travaillons, nous battons, baisons et créons des liens. »

Et c’est là le secret du livre. Sans cette approche, il pourrait bien se résumer à une amère et sardonique énonciation des sales imprécations sexistes, des menaces de viol et des fantasmes de meurtre dont les femmes sont la cible sur internet – y compris l’auteure du livre. Sans cette approche, le livre serait trop facilement récupérable dans le mauvais sens pour soutenir un contrôle plus important de l’activité sur internet. Cependant, même si l’auteure traite avec un mépris vigoureux l’hypocrisie des phallocrates qui hurlent à la censure, le sujet est traité d’une manière beaucoup trop scrupuleuse d’un point de vue féministe pour réellement rejoindre la tendance prohibitionniste officielle. Une personne ne peut pas chercher à « atteindre des objectifs radicaux en utilisant des moyens conservateurs ». On ne peut pas en même temps blâmer « la gigantosité de l’impérialisme du porno » et espérer réduire le périmètre de la menace grâce à la prophylaxie du gouvernement. La censure n’est pas une affaire de protection, c’est une question de contrôle, et les personnes qui sont contrôlées de manière disproportionné se révèlent souvent être des personnes au féminin.

Non, en substance, l’appel que lance le livre est simplement celui-ci : les utopies d’internet, l’aventure, les dangers et le fruit défendu que ce réseau représente, doivent aussi être ouverts aux femmes. Si les femmes y sont déshumanisées et qu’on leur nie « un large accès libre aux mêmes canaux que ceux qu’apprécient les hommes », alors le réseau ne fonctionne tout simplement pas. Il est « brisé et doit être remis à jour ». Le livre en appelle à ceux (essentiellement des geeks) qui s’intéressent à internet comme un espace authentiquement libre et égalitaire. Ça s’appelle de l’action collective.

Quelle genre d’action collective ? En fait, comme le souligne le livre, les femmes ont toujours été en proie à une surveillance de la part de leurs pairs et de leurs ainés ; grâce à internet, les hommes deviennent potentiellement en proie à cette surveillance aussi. « La vigilance online », au sein de laquelle des essaims de militants et de militantes s’unissent pour dénoncer les misogynes, trolls et harceleurs, exploite cet état de fait. C’est là que réside potentiellement la part obscure évidemment, comme dans toutes les actions collectives. Mais la question importante est que l’architecture d’internet est encore en cours de construction. « Les systèmes peuvent être réécrits, les protocoles mis à jour. L’architecture sociale qui nous construisons en ligne aujourd’hui sera celle dans laquelle grandira la prochaine génération, et si elle ressemble trop à la structure dans laquelle nous avons grandit, pour tous nos projets de futur, on est baisés. »

La prose de ce petit livre a été décrite comme « crue » ; ce n’est pas tout à fait vrai. C’est aussi stylé que d’habitude. Il y a du spirituel, des tournures de phrases lapidaires, des soulèvements de sourcilles et l’ironie comme drapeau (s’adressant, comme je le disais, aux nerds et aux nerdettes, mais aussi en traitant des conversations, des jeux et du sexe en ligne). On y retrouve les traits de caractère de Laurie Penny. Mais il y a aussi une partie descriptive. Le livre est didactique, voire persuasif, et il est moins personnel que ce qu’on aurait pu en attendre. Il attise les idées. Oui, de temps à autres il peut paraître moins mesuré et moins cadré, il peut même sembler porter son statut de livre avec un peu plus de liberté qu’un ouvrage comme « Meat Market ». Mais ça fonctionne. Si ce livre représente une nouvelle phase d’écriture pour Laurie Penny, et bien cette phase est la bienvenue. 

Aucun commentaire:

Publier un commentaire