lundi 22 avril 2013

Viol et misogynie : Comment la gauche pourrait faire mieux que ça


Sarah Webster


A la lumière de la crise du SWP britannique, Sarah Webster met en discussion le problème des accusations d’abus sexuels et de misogynie dans les organisations politiques. Elle explique pourquoi il est nécessaire de mettre les droits personnels et les besoins de la victime en priorité.

La crise qui sévit actuellement dans le SWP a été déclenchée par la façon dont le parti a traité une plainte grave concernant un ancien membre du Comité Central. Il est clair que la plainte a été traitée d’une manière épouvantable et qu’il y a de sérieuses critiques à faire au sujet du traitement qu’a subit la femme impliquée, en ce y compris des interrogatoires sur ses relations sexuelles précédentes. Le SWP, sa direction et ses membres, doivent prendre répondre à ces critiques et en tenir compte.

Mais la situation, et les réactions qu’elle a suscitées en dehors du SWP, soulèvent une question plus large sur la façon dont les organisations de gauche devraient agir face à des accusations de viol, d’abus sexuels ou de harcèlement.

Les divisions sectaires pourraient nous faire passer à côté de problèmes qui touchent nos organisations de manière générale. Ceux qui se gaussent de l’échec du SWP ne semblent pas savoir que dans d’autres organisations de gauche, il a aussi fallu se battre pour réussir à faire aboutir des accusations de ce genre. La permanence d’une domination misogynie à l’intérieur des organisations a été bien documentée. Ce sexisme qui reste relativement « non-combattu » contribue à créer des contextes au sein desquels les abus sexuels peuvent être ignorés et même couverts ; des situations au cours desquels les mêmes préjugés sur le viol que l’on trouve dans la société sont utilisés pour diaboliser et blâmer celles qui portent des accusations. Le problème touche toutes nos organisations et le changement doit donc avoir lieu dans l’entièreté du mouvement. Le fait de critiquer le SWP ne sert à rien si les divisions sectaires nous permettent d’ignorer que le même type de manquements existe dans les autres organisations.

Il est question ici de deux arguments généraux. Premièrement que l’idéologie politique et les loyautés ne devraient pas être placées avant le droit individuel de chacun à la justice ou avant la sûreté des femmes dans les organisations politiques. Deuxièmement, que si nous voulons contrer la culture du viol et identifier les violeurs, nous devons éviter de créer un environnement qui soit insupportable pour les victimes et nuisible à leur bien-être.



Cet argument s’applique autant aux organisations de gauche que de droite. Les organisations de gauche ne sont pas plus enclines à connaître en leur sein des violences sexuelles que les organisations de droite. Cependant, puisque la gauche a l’ambition d’apporter des changements radicaux dans la société, en particulier à propos des droits des femmes, elle doit être particulièrement attentive au fait de ne pas reproduire et renforcer, à l’intérieur de ses structures, les échecs de la société à l’égard de la moitié de sa population. La gauche doit changer sa façon de traiter des accusations de violences sexuelles, et de manière plus générale, sa façon de traiter la misogynie et le sexisme, si elle veut pouvoir s’attaquer à des problèmes de société plus larges.

On a vu fleurir sur le net un nombre incroyable de critiques et d’analyses sur la façon dont le SWP aurait du agir au lieu d’enquêter en interne sur les accusations. Les critiques sont divisées sur le fait de savoir quelle aurait été la réponse appropriée, avec comme point de division principal la question d’impliquer la police ou pas. Certains des arguments soulevés sont profondément inquiétants, soit parce qu'ils semblent minimiser la gravité de la violence sexuelle ou parce qu'ils chargent les victimes du devoir moral de protéger les futures victimes potentielles.

On a lu deux arguments principaux contre l’implication de la police. Tout d’abord, certains ont argumenté contre l’implication de la police en disant que c’est contraire aux principes révolutionnaires du SWP et des organisations du même type. Ensuite, d’autres ont fait remarquer qu’il y avait « une sérieuse possibilité pour qu’un tel cas soit utilisé par l’Etat pour nuire à l’organisation dans son ensemble ». La préoccupation de voir la réputation de l’organisation abîmée impliquerait donc d’éviter d’impliquer la police. Les deux arguments suggèrent donc qu’il est préférable que les organisations révolutionnaires n’impliquent pas la police et traitent de manière interne des accusations d’abus sexuels. Ces deux points de vue impliquent que la réputation des organisations est plus importante que la sécurité des femmes.

D’autres critiques pensent que la police aurait du être avertie immédiatement. Leur argument est que le SWP a le devoir moral de faire connaître des accusations concernant des actes criminels afin de protéger d’autres victimes potentielles d’être agressées. Bien que reconnaissant les manquements de la police sur le sujet, ils pensent que cela reste néanmoins le meilleur endroit, comme institution, pour mener les investigations nécessaires. En d’autres termes, le SWP et les autres organisations ont comme devoir moral de protéger les victimes potentielles dans les organisations et dans la société de manière plus générale. Dans ce cas, l’enquête de la police et les preuves qu’elle trouvera devront être utilisées afin de protéger au mieux les futures victimes potentielles. Le viol, plutôt que d'être conçu essentiellement comme une affaire personnelle, devient alors un problème de société qui nécessite plus d'actions à court terme (par rapport aux objectifs révolutionnaires à plus long terme) pour protéger d'autres victimes potentielles.

Je voudrais exposer quelques arguments contre ces deux points de vue : car l’un deux maintient le fait de faire des enquêtes internes et de trouver des preuves contre les accusations de violence sexuelles prononcées à l’encontre de membres d’organisations révolutionnaires ; tandis que l’autre favorise l’enquête et la mise en accusation basés sur la nécessité de protéger les futures victimes, au lieu de se concentrer sur les droits de la victime actuelle.

Premièrement, il existe des preuves qui montrent que la tentative de résoudre le problème en interne, comme l’indique le premier point de vue, a pour résultat de couvrir les faits et de diaboliser les plaignantes. Les enquêtes internes ne peuvent jamais être « non-biaisées », en particulier lorsque les accusés sont des personnes connues, et elles sont donc incapables de rendre justice que ce soit à l’accusé ou à l’accusateur.

Deuxièmement, ces arguments maintiennent un statu quo dans lequel les femmes doivent endurer le sexisme, le harcèlement et le viol pour le bien de la cause révolutionnaire, de même qu’elles encaisseront les regards des autres qui la feront sentir honteuse et pareille à une trainée, ou qui l’accuseront de se « victimiser », si elle ose s’en plaindre. Le fait de protéger la réputation de l’organisation ou d’en suivre les principes idéologiques est implicitement suggéré comme étant plus important que d’éliminer les violences sexuelles dans ces mouvements. Ces arguments participent au maintien de ce statu quo qui permet aux prédateurs sexuels de cibler leurs victimes avec une quasi-immunité. Comme dans la société en général, les violeurs peuvent supposer, en toute confiance, qu’on ne croira pas les victimes et que celles-ci seront encouragés à garder le silence pour le bien supérieur du groupe.

Il est important d’admettre que les agressions sexuelles doivent être dénoncées, et que ce n’est pas un acte contre-révolutionnaire. Nous devons reconnaître que les systèmes de justice pénale actuels sont imparfaits, mais qu'ils restent le seul recours que nous avons pour enquêter de manière adéquate et permettre de punir les prédateurs sexuels dans notre mouvement.

Quoi qu’il en soit, je trouve aussi inquiétante cette idée du « devoir moral » de protéger les futures victimes potentielles. Tout d’abord, cette affirmation n’est pas très différente de l’attitude « c’est soit la police ou soit prétendre que rien ne s’est passé ». Donner une telle emphase à l’obligation morale de dénoncer les viols à la police, implique facilement la fait que les « véritables » victimes de viol dénoncerons toujours leur viol car elles désirent protéger les autres. Cette déclaration implique donc que celles qui ne dénoncent pas à la police sont « moins » victimes, ou mentent, parce qu’une « véritable » victime l’aurait déjà dénoncé…

Deuxièmement, ces déclarations sur le « devoir moral » peuvent créer un environnement qui met la pression sur les victimes afin de dénoncer au plus vite les faits. Ce type d’environnement ne contribue pas à soutenir les victimes, parce que cela les oblige à chercher l’implication de la police, non pas pour elles-mêmes, mais pour les autres. En fait, il n’y a que peu d’analyses qui réclament la justice pour les victimes elles-mêmes ; toute l’emphase est mise sur la protection des futures victimes. Ces déclarations semblent ignorer la crainte que ressentent de nombreuses victimes à dénoncer le viol à quiconque, et encore moins à la police. Les victimes craignent le jugement, les critiques et les questionnements intrusifs. Elles ont également la crainte de l’intimidation des témoins qui découle souvent des enquêtes policières. Déclarer qu’elles ont le devoir moral de protéger les futures victimes potentielles c’est ne pas tenir compte de leur bien-être et de leur autonomie.



Ce que l’on va dire, à l’intérieur de nos mouvements, à propos du viol, des victimes de viol et de la violence sexuelle, a beaucoup d’importance. Nous sommes supposés nous battre contre l’oppression et le sexisme, et nous sommes supposés nous battre pour la libération des femmes. Mais, si nous laissons entendre que les camarades qui dénoncent des viols sont contre-révolutionnaires ; si nous laissons que les victimes soient regardées comme des trainées ou diabolisées à l’intérieur de nos organisations ; ou si nous les chargeons du devoir moral de dénoncer les viols en prétendant que celles qui ne le font pas trahissent, en quelque sorte, les autre victimes potentielles ; alors nous ne combattons pas le sexisme et la culture du viol. Nous les entretenons et les renforçons.

Que faut-il changer ? Tout d’abord, la gauche doit combattre cette culture de la méfiance envers les accusations de viol qui est présente dans notre société, dans nos organisations et dans nos mouvements. Nous ne devons pas reproduire les mythes sur les fausses accusations de viol, juste parce que cette fois ça concerne un camarade. Deuxièmement, nous devons créer une culture du soutien pour les victimes, dans le respect de leurs besoins et de ce qui est bon pour elles. Nous ne devons pas mettre la pression sur les victimes ou critiquer celles qui ne voudront pas impliquer la police.

Nous devons aussi changer la façon dont nos organisations répondent aux accusations d’abus sexuels. Premièrement, nos organisations doivent s’assurer qu’elles interagissent avec les victimes dans un mode de soutien. Deuxièmement, la victime devrait être mise en contact avec des groupes de soutien locaux ou des centres de crise, en plus du soutien en interne. Autre chose importante, elles doivent être rassurées sur le fait qu’elles auront le soutien de l’organisation si elles engagent une procédure légale. Elles doivent recevoir l’assurance que la direction de l’organisation ne tolèrera pas qu’on les traite de trainées ou qu’on les accuse de se victimiser.

Nos organisations doivent être préparées à impliquer la police lorsqu’on leur rapporte des accusations. Ce n’est pas contre-révolutionnaire. C’est une tentative pour s’assurer que les accusations seront traitées sans être biaisées ou perverties par une enquête interne.

C’est une tentative pour s’assurer que la justice et la punition adéquate seront décidées ; l’exclusion d’une organisation, ou le fait d’être mis à l’écart, ne sont pas des réponses adéquates à des cas de violence sexuelle. Cependant, l’implication de la police ne pourra avoir lieu qu’avec l’accord complet de la plaignante. Nos organisations doivent essayer de protéger les victimes du choix de ne pas impliquer la police, mais elles ne doivent pas mettre la pression sur les victimes pour que celles-ci impliquent la police contre leur volonté.   

Il faut créer une culture de soutien aux victimes, au sein de laquelle l’apologie du viol et l’accusation des victimes ne seront pas tolérés, afin que les victimes sachent qu’elles ne seront pas diabolisées. On peut espérer qu’une telle culture les encouragera à engager des actions légales. Celles qui ne voudront pas impliquer la police ne devront pas être critiquées ou mises sous pression. Cela doit rester leur choix personnel.

La où l’implication de la police n’est pas désirée, cela reste approprié de mettre en place une action interne. Le groupe Socialist Resistance a suggéré plusieurs procédures qui devraient permettre de combattre les problèmes habituels des investigations en interne. Il faut plus de considération pour les personnes, et il serait approprié que les organisations fassent appel à l’avis de professionnelles venant des groupes d’aide aux victimes de viols et des centres de crise. Nous n’avons pas encore de « justice révolutionnaire » et il est arrogant de prétendre que nos organisations sont capables de traiter de manière adéquate d’accusations d’une nature aussi sérieuse. Il faudra qu’il y ait un grand progrès culturel dans nos organisations avant que cela puisse se faire.

Ecraser le patriarcat est vital dans notre combat pour écraser le capitalisme. Nous devons nommer et dénoncer ceux qui, honteusement, diabolisent et intimident les femmes qui portent des accusations. Ceux-là, et leurs attitudes sexistes, ne doivent pas être les bienvenus dans nos organisations. Il ne doit pas y avoir de place à gauche pour les prédateurs sexuels ou pour ceux qui défendent les responsables des viols, que ce soient des membres des groupes ou des personnes reconnues.

Chaque changement doit être significatif et inclusif. Il n’est pas suffisant de combattre le sexisme dans nos mouvements ; nous devons également mettre fin à la marginalisation des autochtones, des noirs, des étrangers, des Trans, bi, gay, lesbiennes, des handicapées et d'autres militants de groupes opprimés. Il est temps pour nous de faire mieux que ça.


traduction pour http://sexismesagauche.blogspot.be : Rebelderosa2012

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